Article publié le samedi 10 octobre 2026 dans la catégorie Santé.
L’alexithymie désigne une difficulté à repérer, différencier et mettre en mots ce que l’on ressent. Elle ne signifie pas qu’une personne n’a pas d’émotions : celles-ci existent, mais restent floues, confondues avec le stress ou difficiles à communiquer. Décrit par le psychiatre Peter Sifneos en 1973, le terme vient du grec et évoque une « absence de mots pour les émotions ». Mieux la connaître aide à éviter les jugements hâtifs et à identifier des pistes de soutien adaptées.
Définir l’alexithymie : une difficulté à identifier et exprimer ses émotions
Les principales caractéristiques de l’alexithymie
L’alexithymie correspond à un ensemble de traits psychologiques. Le point central est la difficulté à savoir précisément si l’on ressent de la peur, de la colère, de la honte, de la tristesse ou autre chose. La personne peut dire « je ne me sens pas bien » ou « je suis stressée » sans pouvoir aller plus loin.
Elle se manifeste souvent par une attention importante aux faits concrets, aux problèmes pratiques ou aux détails extérieurs, au détriment de l’expérience intérieure. Cette
pensée orientée vers l’extérieur n’est ni un manque d’intelligence ni une absence d’empathie. Chez certaines personnes, l’imagination ou la vie fantasmatique peuvent aussi sembler moins riches, mais ce signe n’est ni constant ni suffisant à lui seul.
La Toronto Alexithymia Scale-20, ou TAS-20, est un questionnaire fréquemment utilisé en recherche et en dépistage. Elle explore trois dimensions : la difficulté à identifier les sentiments (DIF), à les décrire à autrui (DDF) et la pensée orientée vers l’extérieur (EOT). Elle fournit un repère, non une certitude clinique.
Un trait psychologique, pas un diagnostic à poser seul
L’alexithymie n’est pas un diagnostic autonome dans les classifications telles que le DSM ou la CIM. Un score élevé à un questionnaire, ou le fait de se reconnaître dans une description, ne permet donc pas de conclure seul.
Les difficultés à parler de soi peuvent aussi être liées à une période de stress, à une éducation valorisant la retenue, à l’anxiété, à une dépression ou à un contexte relationnel peu sécurisant. Seul un entretien avec un professionnel permet de replacer ces éléments dans l’histoire, le fonctionnement global et les éventuelles souffrances de la personne.
Comment l’alexithymie affecte la vie émotionnelle et les relations
Confondre sensations corporelles, stress et émotions
Les émotions s’accompagnent de changements corporels : cœur qui bat vite, poitrine serrée, chaleur au visage, gorge nouée, tensions musculaires ou agitation. L’intéroception, c’est-à-dire la perception de ces signaux internes, participe à leur identification. En cas d’alexithymie, la personne peut ressentir l’activation physique sans parvenir à lui donner un sens émotionnel.
Ainsi, une colère peut être vécue comme un mal de tête ou de l’irritabilité, une peur comme un inconfort indéfini, une tristesse comme une fatigue. L’anxiété est souvent évoquée, mais elle est distincte : elle correspond à un état de crainte ou d’alerte, tandis que l’alexithymie porte sur la capacité à reconnaître et nommer les états affectifs.
- Signal corporel : « j’ai le ventre noué » ;
- Interprétation floue : « quelque chose ne va pas » ;
- Émotion plus précise à explorer : peur, colère, déception, honte ou surcharge.
Cette difficulté peut compliquer la régulation émotionnelle : il est plus ardu de tolérer, moduler ou exprimer une émotion que l’on n’a pas identifiée. Les repères proposés dans cet article sur la
fenêtre de tolérance émotionnelle peuvent aider à comprendre pourquoi certains ressentis deviennent vite envahissants ou, au contraire, semblent coupés.
Les répercussions sur la communication et l’intimité relationnelle
Dans une relation, les proches peuvent interpréter des réponses brèves, factuelles ou tardives comme du détachement. Or, une personne alexithymique peut tenir à l’autre tout en peinant à dire « je suis inquiet pour toi », « je suis blessé » ou « j’ai besoin d’être rassuré ». Les désaccords risquent alors de s’exprimer par le retrait, l’irritabilité ou des discussions centrées sur les faits.
La mentalisation — comprendre ses propres états mentaux et ceux d’autrui — est liée à ces enjeux, sans se confondre avec l’alexithymie. Mettre des mots simples sur son état, demander un temps de réflexion et formuler un besoin concret peuvent réduire les malentendus. Une
colère refoulée, par exemple, peut parfois se manifester davantage par une tension persistante que par une colère clairement reconnue.
Les causes et situations souvent associées à l’alexithymie
Facteurs développementaux, familiaux et traumatiques
Il n’existe pas de cause unique. Certains travaux distinguent une alexithymie dite primaire, conçue comme un trait relativement stable lié au développement et à des facteurs neurobiologiques, d’une forme secondaire, apparaissant ou s’accentuant après un traumatisme, une maladie ou un stress prolongé.
Un environnement où les ressentis sont peu nommés, minimisés ou jugés peut limiter l’apprentissage du langage affectif. Cela ne signifie pas qu’une famille est « responsable » ni qu’un événement difficile entraîne automatiquement une alexithymie. Un traumatisme psychique peut rendre l’accès aux ressentis plus difficile, notamment lorsque se couper de certaines sensations a constitué une stratégie de protection.
Liens possibles avec certains troubles psychiques ou neurodéveloppementaux
Des traits alexithymiques sont observés dans différents contextes : dépression, troubles anxieux, stress post-traumatique ou troubles somatiques fonctionnels. Ils peuvent également être plus fréquents chez certaines personnes autistes.
Le trouble du spectre de l’autisme et l’alexithymie ne sont toutefois pas équivalents : l’un ne permet pas de déduire l’autre.
L’anhédonie constitue une autre distinction utile : elle désigne une baisse de la capacité à éprouver du plaisir, et non une difficulté première à identifier ce qui est ressenti. De même, les changements rapides d’humeur relèvent d’un autre phénomène, détaillé dans cet article sur
les variations rapides d’humeur.
Reconnaître les signes sans s’auto-diagnostiquer
Exemples de difficultés rencontrées au quotidien
Certains indices peuvent inviter à s’interroger : répondre fréquemment « je ne sais pas » lorsqu’on demande ce qui est ressenti, remarquer surtout des douleurs ou tensions lors de conflits, ou avoir besoin de beaucoup de temps pour comprendre pourquoi une situation a affecté. Une personne peut aussi décrire avec précision les événements sans parvenir à raconter son vécu.
Ces signes prennent leur sens par leur fréquence, leur durée et leur impact sur la vie quotidienne. Ils ne suffisent pas à caractériser une alexithymie, particulièrement lors d’une période d’épuisement, de deuil ou de forte pression.
Ce qui distingue l’alexithymie du simple fait d’être réservé ou peu démonstratif
Une personne réservée peut connaître ses émotions et choisir de ne pas les partager. La suppression émotionnelle est également une inhibition volontaire de l’expression. À l’inverse, l’alexithymie concerne surtout
l’accès même à l’identification et à la description du ressenti.
Le tableau suivant résume cette distinction :
| Situation | Ressenti identifié ? | Expression |
| Réserve émotionnelle | Souvent oui | Discrète ou sélective |
| Suppression émotionnelle | Oui | Retenue volontairement |
| Alexithymie | Souvent difficile à préciser | Limitée par le manque de mots ou de repères |
Mieux comprendre et apprivoiser ses émotions avec un accompagnement adapté
Développer le vocabulaire émotionnel et l’attention aux ressentis corporels
L’objectif n’est pas de forcer une expression intense, mais de construire progressivement des repères. Noter une situation, les sensations physiques, les pensées et plusieurs émotions possibles peut aider à nuancer un ressenti. La
roue des émotions de Plutchik offre un vocabulaire utile pour dépasser les catégories générales comme « bien », « mal » ou « stressé ».
Il est préférable de partir de questions simples : où cela se manifeste-t-il dans le corps ? Quelle situation précède ce signal ? De quoi aurais-je besoin maintenant ? Cette observation soutient la régulation sans transformer chaque sensation en symptôme inquiétant. Les difficultés de régulation sont également abordées dans cet article sur la
dysrégulation émotionnelle.
Quand consulter un professionnel de santé mentale
Une consultation est pertinente lorsque ces difficultés provoquent une souffrance durable, des conflits répétés, un isolement, des symptômes physiques préoccupants ou une incapacité à demander de l’aide. Un psychologue, un psychiatre ou un médecin peut évaluer le contexte et proposer un accompagnement adapté.
La psychothérapie peut notamment travailler la conscience corporelle, le vocabulaire émotionnel, la tolérance aux affects et la communication des besoins.
Demander de l’aide ne consiste pas à apprendre à « ressentir correctement », mais à disposer de repères plus fiables pour comprendre son expérience et ses relations.
Retrouver des repères plus clairs
L’alexithymie ne traduit ni une absence de sensibilité ni un manque d’attachement : elle correspond avant tout à une difficulté à reconnaître, distinguer et verbaliser ce qui se passe intérieurement. Ce décalage peut compliquer la régulation du stress, les échanges avec les proches et la compréhension de ses propres besoins, sans définir toute la personnalité d’une personne.
L’enjeu est moins de chercher une étiquette que de développer progressivement
une meilleure lecture des signaux corporels et affectifs. Nommer une sensation, envisager plusieurs ressentis possibles et communiquer un besoin concret sont déjà des appuis utiles. Lorsque ces difficultés provoquent une souffrance durable ou pèsent sur les relations,
un accompagnement professionnel peut offrir un cadre sécurisant pour avancer à son rythme.
Questions courantes
L’alexithymie empêche-t-elle d’aimer ou d’éprouver de l’empathie ?
Non. L’alexithymie ne correspond pas à une absence d’attachement, d’affection ou de considération pour autrui. Elle peut rendre ces états plus difficiles à identifier, à exprimer ou à traduire en paroles. Une personne peut ainsi montrer son attachement par des actes pratiques, une présence régulière ou une aide concrète.
La difficulté concerne surtout l’accès aux mots et aux repères émotionnels, pas nécessairement la profondeur des liens.
Peut-on avoir de l’alexithymie sans s’en rendre compte ?
Oui. Beaucoup de personnes considèrent longtemps qu’elles sont simplement « rationnelles », peu démonstratives ou mal à l’aise avec les conversations personnelles. Elles peuvent ne remarquer leurs difficultés qu’à l’occasion d’un conflit, d’un deuil, d’une thérapie ou lorsqu’un proche leur demande ce qu’elles ressentent. Prendre conscience de ce fonctionnement n’impose pas de se coller une étiquette : c’est d’abord un point de départ pour observer ses réactions avec davantage de précision.
Comment parler à un proche qui a du mal à exprimer ce qu’il ressent ?
Privilégiez des questions concrètes et non accusatrices. Par exemple : « Est-ce que tu te sens tendu, triste, en colère ou inquiet ? » plutôt que « Pourquoi tu ne dis jamais rien ? ». Laisser du temps pour répondre est souvent utile, car la compréhension du ressenti peut venir après coup. Évitez d’interpréter immédiatement le silence comme de l’indifférence.
Décrire vos propres besoins clairement peut aussi faciliter l’échange : « J’ai besoin de savoir si tu veux être seul ou si tu souhaites en parler plus tard. »
L’alexithymie peut-elle évoluer avec le temps ?
Oui, certaines compétences peuvent se développer. Apprendre à repérer les signaux corporels, enrichir son vocabulaire affectif et relier une situation à plusieurs émotions possibles peut améliorer la compréhension de soi. L’évolution dépend toutefois de l’histoire personnelle, du contexte de vie et d’éventuelles difficultés associées. Il ne s’agit pas de devenir très expressif, mais de disposer de repères plus utiles pour reconnaître ses besoins et communiquer de façon plus claire.
Faut-il consulter si l’on se reconnaît dans ces difficultés ?
Une consultation est particulièrement indiquée si ces difficultés entraînent une souffrance importante, des conflits fréquents, un isolement, des crises d’angoisse ou des symptômes physiques récurrents. Un professionnel peut distinguer un trait alexithymique d’autres situations, comme une dépression, un traumatisme ou une période de stress intense.
L’objectif n’est pas de poser un diagnostic à tout prix, mais de comprendre ce qui gêne au quotidien et d’identifier un soutien adapté.